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Aux origines de l'esprit, du corps et de l'âme


du vide suprême au monde manifesté

"L'univers est mû et habité par un élan, une intentionnalité.

François Cheng (écrivain, poète et calligraphe)

Aux origines de l'esprit, du corps & de l'âme
Aux origines de l'esprit, du corps & de l'âme

La psychologie moderne a vu le jour en Occident. En Chine, elle fut interprétée comme la "science du coeur", une discipline ayant pour objet les phénomènes, le mécanisme et les lois du coeur. Cette interprétation est fondée sur la manière dont la médecine chinoise comprend les fonctions du coeur et sa relation avec l'esprit. Depuis l'antiquité, les chinois définissent le coeur comme l'organe responsable de la création des pensées. Pour la médecine occidentale, c'est le cerveau qui crée les pensées.

Avant de décrire le paysage du Psychisme en médecine chinoise, nous remonterons aux origines du monde manifesté pour comprendre la constitution ternaire de notre être "esprit, corps et âme".

Nous dessinerons ensuite les contours de ce Psychisme chez l'être humain qui se divise en cinq aspects mentaux, émotionnels et spirituels (voir article Les cinq Esprits).

Les notons clés, exposées dans cet article, permettront d'appréhender avec plus d'acuité la psychologie chinoise.


la constitution ternaire de notre être "corps, ÂME et esprit" SELON FRANÇOIS CHENG (1)

Tout corps vivant est animé. Dans un corps vivant, il y a un ensemble d'organes qui sont animés. Et dans le même temps, il y a dans ce même corps une force qui les anime. Les anciens désignaient cela par le couple "anima-animus", c'est à dire plus concrètement "âme-corps". Qu'est-ce qui donne à l'âme cette force d'animer ? Toutes les cultures donnent la même réponse. L'âme est reliée au Souffle de vie, c'est à dire au Souffle vital. L'âme est donc une notion universelle.

À partir d'une époque récente, en Occident, l'homme émancipé, fier de son esprit qui a conquis la matière, rejette l'âme, rejette l'idée même de l'âme, la considérant comme un résidu de l'obscurantisme religieux. Il s'agit-là d'une amputation qui est un appauvrissement et qui comporte ses dangers. Cet homme, qui ne jure que par son esprit, qui ne jongle qu'avec le dualisme "corps-esprit", ne sait pas que ce dualisme "corps-esprit" finit souvent par la soumission de l'esprit à la tyrannie du corps, tant il est vrai que les désirs qui habitent le corps sont impérieux et insatiable. En sorte que ce dualisme "corps-esprit", prônait par beaucoup de penseurs, aboutit à un hédonisme (2) lassant et morbide qui est un système clos. Alors que la constitution de notre être est ternaire "corps, âme et esprit" et non duel.

La conscience appartient à l'esprit mais il y a une part inconsciente, qui fait partie de la conscience, qui appartient à l'âme. L'esprit est passé sur le langage, sinon personne n'aurait pu développer son esprit. L'esprit a donc un caractère conscient et général qui permet l'organisation rationnelle de la société et qui permet des recherches très poussées dans le domaine scientifique. Mais, l'âme c'est cette part la plus sensible, la plus intime, qui nous donne la capacité de ressentir, d'aimer, de tendre vers une forme de création artistique et surtout de se relier intuitivement à une forme de transcendance qu'elle perçoit comme une patrie native, qui n'est pas le résultat d'un raisonnement. Ces deux aspects que sont l'esprit et l'âme permettent chez l'homme un mouvement circulaire qui est toujours ouvert.

L'âme n'a rien de mièvre ni de flou. En français, on dit "force d'âme", c'est à dire que l'âme est souvent la source de l'héroïsme. L'âme est la dignité foncière de tout être.

(1) François Cheng né le 30 août 1929 à Nanchang dans la province du Jiangxi, est un écrivain, poète et calligraphe chinois naturalisé français en 1971, membre de l'Académie française depuis 2002. Le texte proposé ci-dessus est extrait du discours de François Cheng, invité spécial de l'émission La Grande Librairie sur France 5, diffusée en avril 2019.

(2) Hédonisme (Définition du dictionnaire Larousse) : Système philosophique qui fait du plaisir le but de la vie.


QUAND apparaît l'esprit originel ?

L'Esprit originel (yuán shén), ou Esprit pré-natal, naît du monde non manifesté (cf. wú jí - voir notions clés La cosmogonie chinoise), d'un point originel (cf. tài yī - voir notions clés La cosmogonie chinoise) d'où émane toute manifestation et qui s'incarne au moment de la conception pour donner la vitalité fondamentale, une extrême lucidité au nouvel être. La vitalité d'un individu dépend des vicissitudes de son yuán shén. Par conséquent, ce Qi, le plus avancé et le plus subtile de l'être humain, devra être purifiée au cours de la vie pour amener l'individu à une sagesse et une sérénité de l'esprit.

L'esprit originel apparaît lorsque l'individu "entre dans un état de non-pensée ou non-spéculation"(1) et que son coeur est limpide et vide. On parle alors de l'Esprit du Tao. À ce stade, l'homme est pleinement conscient qu'il ne fait qu'un avec l'univers et que son corps est aussi subtile que son Esprit. Cet état très avancé, n'offrant aucune dualité, a donné naissance à un concept important en médecine chinoise : L'unicité de l'homme et de l'univers, l'unité du corps (forme condensée de Qi) et de l'Esprit (forme très raffinée de Qi).

"Le gentilhomme sait alors que le corps dépend de l'esprit mais que l'esprit a besoin du corps pour exister." Xi Kang, philosophe taoïste, 223-262 (2)

(1) Ibid, p.21.

(2) La psyché en médecine chinoise, Giovanni Maciocia, 2012, p.4


NOTIONS CLÉS : La cosmogonie (1) chinoise

"Le Dào engendre le un, le un engendre le deux, le deux engendre le trois, le trois engendre les 10 000 êtres."

Dào Dé Jīng, Classique de la voie et de la vertu – Chapitre 42

WÚ JÍ - SANS FAÎTE

Wú jí signifie qu’il n’y a pas de faîte. C’est un monde infini, sans point supérieur, sans limite.

Wú jí désigne le monde non manifesté, le chaos primordial où rien n’est différencié. On parle aussi de vide suprême (tài xū), ou encore de Dào, pour qualifier ce néant originel d'où tout provient. 

Wú jí correspond au "Ciel antérieur" (xiān tiān), c'est à dire au monde antérieur à la création du yīn-yáng.

TÀI JÍ - FAÎTE SUPRÊME

Tài jí signifie qu'il y a un faîte suprême qui représente le point le plus haut du monde connaissable ; point au-delà duquel nous ne pouvons aller et savoir ce qui se passe.

Tài jí désigne le monde manifesté qui est le monde dans lequel nous vivons.

Tài jí correspond au "Ciel postérieur" (hòu tiān), c'est à dire au monde postérieur à la création du yīn-yáng.


Cercle vide symbole du wú jí
Cercle vide symbole du wú jí
Point originel symbole du tài yī
Point originel symbole du tài yī
Début de la création du tài jí
Début de la création du tài jí
Alternance yīn-yáng symbole du tài jí
Alternance yīn-yáng symbole du tài jí

(1) Une cosmogonie (du grec cosmo- « monde » et gon- « engendrer ») est un récit mythologique qui décrit ou explique la formation du Monde (définition Wikipédia).


comment apparaît l'esprit originel ?

Lorsque le jīng inné du père (jīng yang) s’unit au jīng inné de la mère (jīng yin), l’esprit originel (yuán shén) s’incarne et manifeste la nouvelle trame de vie (jīng inné du nouvel être).

  • À la conception, le bon ancrage de l'esprit originel dépend de la qualité des jīng innés des deux parents. Si l’esprit originel ne se fixe pas sur l’embryon, il y a avortement spontané.
  • Au cours de la vie, le bon ancrage de l’esprit originel dépend du jīng inné et du jīng acquis de l’être humain. Un bon ancrage permet un esprit vif, calme et concentré.

NOTIONS CLÉS : JĪNG INNÉ & JĪNG ACQUIS

"Les deux jīng qui se saisissent mutuellement se nomment l’esprit."

Huáng Dì Nèi Jīng Líng Shū, Pivot spirituel du Classique interne de l’Empereur Jaune – Chapitre 8

JĪNG

Jīng se traduit par « Essence », « quintessence », « principe vital », « trame de vie ». Le Jīng est la partie la plus raffinée de la matière. Il permet à la forme de se développer, de se régénérer.

JĪNG INNÉ

Le jīng inné est l'essence reçu avant la naissance. Il est porteur d’une lignée familiale et plus généralement de tout une espèce.

Le jīng inné provient d’une partie :

  • du jīng inné du père, dont le support est le sperme (jīng yè),
  • du jīng inné de la mère, dont le support est le sang utérin/ovule (jīng xuè),
  • du jīng acquis de la mère capté dans son environnement et transmis au bébé durant la grossesse.

Le jīng inné est stocké et mis en réserve dans les reins.

JĪNG ACQUIS

Le jīng acquis est lié à l’activité post-natale, grâce à laquelle l’individu produit du qì, du sang et des liquides qui vont nourrir l’ensemble de l’organisme afin d’assurer les fonctions courantes.

Cette production de substrats essentiels est composée du qì clair de l’air que nous respirons, du qì des aliments et des boissons que nous ingérons et de tout ce qui peut stimuler potentiellement nos sens.

A l’issue de ce processus, le surplus des substrats essentiels (qì, sang et liquides) sera raffiné en jīng acquis qui sera mis en réserve, pour une petite part au niveau de chaque organe et pour l’essentiel, au niveau des reins, avec le jīng inné.


Interdépendance du jīng inné et du jīng acquis

Pour ne pas puiser de manière trop importante dans le jīng inné, notre réserve la plus précieuse ; l’individu doit produire en grand quantité des substrats essentiels (qì, sang et liquides) dont le surplus sera mis en réserve sous forme de jīng acquis et utilisé en fonction des besoins organiques. Ainsi, le jīng acquis conforte le jīng inné.


où demeure l'esprit originel ?

"Le cerveau était le lieu où l'esprit est gardé."

Li Shizen, grand médecin de la dynastie Ming (1)

En médecine chinoise, le Cerveau (nǎo) fait partie d'un groupe d'organes et de tissus qualifié d'extraordinaire et comprenant les Moelles (osseuse et épinière), les Os, les Vaisseaux, la Vésicule Biliaire et l'Utérus, ou Enveloppes de gestation. Ces six entrailles curieuses, ou extraordinaires, ont la particularité d'être cavitaires comme les six entrailles-fǔ et de stocker la quintessence énergétique comme les cinq organes-zāng. Les six entrailles curieuses forment trois couples répartis entre le Ciel, l'Homme et la Terre.

  • Le Cerveau et les Moelles sont le couple Céleste. Le Ciel est le lieu symbolique de "l'ordre du vivant" (2).
  • La Vésicule Biliaire et l'Utérus, ou Enveloppes de gestation, sont de l'ordre de l'Homme. L'Homme "réunit et accomplit" (3).
  • Les Os et les Vaisseaux sont le couple Terrestre. La Terre "porte, supporte et incarne les archétypes célestes" (4).

Le Cerveau est la demeure de l'Esprit originel (yuán shén) qui est le Qi le plus subtil et le plus raffiné de l'être humain. Le Cerveau est lié au Coeur qui est la demeure de l'Esprit de la connaissance (shí shén).

Alors que l'Esprit originel est sur le versant de la non-pensée, le Cerveau est tourné vers la dualité avec des pensées résultant d'une réflexion sur des évènements qui se rapportent à une réalité extérieure.

Dans le Principe Jinhua de la Grand Unité, Lu Dongbin (maître taoïste sous la dynastie Tang) dit que lorsque l'Esprit du Tao perçoit l'eau, il est "comme l'eau sans aucune intention". Mais si les pensées et les émotions sont impliquées, l'Esprit originel est soumis et remplacé par l'Esprit de la connaissance qui perçoit "l'image dans l'eau".

Une fois que dans l'Esprit Originel s'interposent les préjugés et les obsessions, notre perception est dénaturée et le lien naturel avec notre milieu est endommagé. C'est pourquoi, les taoïstes recommandent fortement d'apaiser le Coeur afin de rétablir le pouvoir de l'esprit du Tao.

(1) Les bases théoriques de la médecine traditionnelle chinoise, You-Wa Chen, 2008, p.76

(2) Médecine traditionnelle chinoise, Jean-Marc Kespi, 2008, p.193

(3), (4) Ibid, p.194

sources



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