Le geste respiratoire, moteur de l'énergie
ARTICLE III : La respiration diaphragmatique normale
Introduction
Du souffle perçu au souffle maîtrisé
Lorsque le rôle du diaphragme est mieux compris et senti, une nouvelle étape s’ouvre : il ne s’agit plus seulement d’observer le souffle, mais d’éduquer le geste respiratoire.
L’apprentissage de la respiration diaphragmatique normale ne consiste pas à acquérir une technique complexe, mais à restaurer un geste fondamental. Il se déroule en deux étapes successives. Dans un premier temps, la respiration abdominale s’installe de manière paisible, régulière et confortable. Ensuite, le souffle s’approfondit : il devient plus fin, plus long, plus doux.
Dans le Qi Gong, il est essentiel de ne jamais retenir sa respiration. Le souffle doit rester naturel et continu, afin d’éviter l’essoufflement et la dispersion de l’énergie. Une intention claire accompagne cette progression : laisser le souffle descendre dans les profondeurs de l’abdomen, au niveau du Dāntián inférieur, sans dilater ni contracter excessivement la poitrine.
Les exercices proposés peuvent être pratiqués allongé, assis ou debout, selon les besoins et les capacités de chacun.
1. Identifier son type de respiration : thoracique ou diaphragmatique ?
Au repos, la respiration naturelle est, en principe, abdominale. Pourtant, chez de nombreuses personnes, le souffle s’est déplacé vers la poitrine, devenant plus court et plus superficiel.
Une observation simple permet d’identifier son schéma respiratoire dominant :
- Placez une main sur la poitrine (Dāntián moyen) et l’autre sur le bas-ventre (Dāntián inférieur).
- Relâchez les épaules, déverrouillez les coudes, et respirez naturellement.
- Si la main sur la poitrine se soulève à l'inspiration, la respiration est principalement thoracique.
- Si c’est la main sur le bas-ventre qui se soulève, la respiration est abdominale.
Cette simple observation constitue un point de départ essentiel, sans jugement ni volonté de correction immédiate.
2. Retrouver la respiration diaphragmatique normale
2.1 Lever les obstacles à l'expiration
La restauration de la respiration diaphragmatique commence par l’expiration. Il s’agit de la prolonger doucement, sans effort, en favorisant un relâchement global du corps et de l’esprit. Lorsque le contrôle est difficile, une légère pression de la main sur l’abdomen peut accompagner le mouvement.
Progressivement, l’expiration s’apparente à un soupir de soulagement de plus en plus long. Le volume d’air expiré augmente, tandis que l’inspiration suivante devient naturellement plus discrète, sans qu’il soit nécessaire d’intervenir consciemment.
Un exercice simple consiste à inspirer par le nez, puis à expirer par la bouche en entrouvrant légèrement les lèvres. La langue se dépose sur le plancher buccal, laissant s’échapper un souffle chaud, humide et silencieux.
2.2 Ralentir naturellement l’inspiration
Lorsque l’expiration s’allonge, l’inspiration ralentit d’elle-même. Ce ralentissement peut être accompagné par le placement de la langue : en relevant son extrémité contre le palais (ce que la tradition nomme « dresser un pont de pies [1] ») l’inspiration nasale devient plus fine et plus consciente.
À l’expiration, la langue se relâche, redescend naturellement et se dépose sur le plancher buccal.
2.3 Équilibrer inspiration et expiration
À ce stade, la respiration tend à s’équilibrer. L’inspiration et l’expiration trouvent progressivement une durée comparable, sans forçage. L’inspiration se fait par le nez, la langue relevée [1], tandis que l’expiration peut s’effectuer par le nez ou par la bouche, dans un relâchement complet, la langue se dépose sur le plancher buccal.
3. Renforcer la respiration diaphragmatique normale
Avec l’âge, la respiration devient souvent thoracique. L’expiration s’allonge au détriment de l’inspiration, réduisant l’apport en oxygène. L’énergie circule moins bien, la mémoire peut s’altérer, les organes perdent en vitalité, et le point Hui Yin [2] risque de se bloquer, favorisant stagnation et déséquilibres.
À l’inverse, l’enfant respire naturellement par l’abdomen inférieur. Son inspiration est généralement plus longue que son expiration, ce qui optimise l’oxygénation et soutient la clarté mentale. Le mouvement de l’abdomen entraîne une mobilisation naturelle du périnée, qui monte et descend en s'harmonisant avec le souffle. Cette dynamique libère le point Hui Yin [2] et favorise la libre circulation du Qi. C’est pourquoi la respiration diaphragmatique normale est aussi appelée respiration du “retour à l’enfance” (Fan Tong).
Lorsque cette respiration devient profonde, fine, longue et douce, elle agit directement sur le Dān Tián inférieur (point Qi Hai - VC6) et sur Mìng Mén (cf. Fig. 3.1). Une sensation de chaleur peut alors apparaître dans l’abdomen inférieur, comme une sphère d’énergie rythmée par le souffle. Si le bassin est correctement positionné [3], l’inspiration provoque également une expansion lombaire, perceptible au niveau de Mìng Mén et de Shen Shu [4].
Afin d’augmenter la pression énergétique dans le Dān Tián inférieur, il est possible, en fin d’expiration, de contracter délicatement l’anus [5] et le périnée. Ce jeu d’expansion et de rétractation abdominale est appelé « Allumer le Feu » (Qi Huo). Il permet d’ouvrir le Vaisseau Conception et le Vaisseau Gouverneur, de renforcer la relation énergétique entre le Rein (Ciel antérieur) et le Poumon (Ciel postérieur), et de drainer le Qi du Rein [6] vers le Dān Tián inférieur, où il rejoint le Qi du Poumon.
Cette dynamique éclaire la méthode taoïste de purification et de distillation de l’Élixir de longévité : un travail patient, silencieux et profondément enraciné dans le geste respiratoire.

CONCLUSION
l'art du souffle retrouvé
À mesure que la respiration diaphragmatique se stabilise, la technique s’efface. Le geste respiratoire devient plus silencieux, plus continu, moins intentionnel. Ce n’est plus le pratiquant qui « fait » la respiration, mais le souffle lui-même qui trouve sa propre dynamique, libère les tensions et soutient la circulation du Qi.
Dans cette simplicité retrouvée, la respiration cesse d’être un exercice pour devenir un art du souffle. Des fondements du souffle au diaphragme comme creuset, puis au geste respiratoire comme moteur de l’énergie, ces trois articles tracent un même chemin : celui d’un retour à l’essentiel.
Dans la pratique du Qi Gong, apprendre à respirer revient alors à apprendre à habiter pleinement son corps, à réguler l’énergie avec justesse et à renouer avec une qualité de présence profonde, stable et vivante.
notes
1. "Dresser un pont de pies" (Que Qiao) signifie : relever la langue, le bout de la langue touche le palais. Cette position de la langue favorise la connexion des deux extrémités supérieurs du Vaisseau Gouverneur (Du Mai, méridien Yang) et du Vaisseau Conception (Ren Mai, méridien Yin).
2. Hui Yin (Réunion du Yin, point n°1 du Vaisseau Conception). Chez les femmes, ce point se situe entre l'anus et la commissure labiale postérieure et chez les hommes, à mi-chemin entre l'anus et le scrotum. Hui Yin a une forte capacité à faire circuler le Qi et le sang, a des effets bénéfiques sur l'Essence du Rein et régule les deux orifices inférieurs ainsi que les organes génitaux externes.
Fig. - Point Hui Yin / © Dr Yang Jwing-Ming, Les racines du Chi-Kung [CI25]
3. La position correcte du bassin demande de "relâcher les lombes" et de "rentrer légèrement les fesses", en gardant les genoux fléchis et le corps droit. C'est un mouvement de rétroversion du bassin. Ce mouvement entraîne un déplacement du coccyx, un peu vers l'avant et le haut, et une diminution ou une disparition de la courbure lombaire. La séance de Qi Gong commence toujours par ce positionnement correct du bassin qui entraîne une sensation d'expansion lombaire, surtout au moment de l'inspiration.
4. Shen Shu (Palais du Jing, point n°23 du canal de la Vessie) se situe en dehors du bord inférieur du processus épineux de la 2ème vertèbre lombaire (L2).
5. En chinois, l'anus se dit Gu Dao (Voie des céréales).
6. Le Qi du Rein est aussi désigné sous le nom de Qi Originel (Yuán Qì). Il est considéré comme du Qi Prénatal, issu de la transformation de l'Essence Subtile (Jīng) d’un individu. C'est la racine du Qi, provenant de l'énergie des deux parents et nourrissant les premiers instants de la vie jusqu'à ceux de la morts. Le Qi Originel est produit dans le Rein.



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